Quand le rêve devient territoire
On parle souvent du rêve comme d’un état.
Quelque chose qui arrive, puis disparaît.
Une parenthèse entre deux réalités.
Mais pour moi, le rêve est autre chose.
C’est un territoire.
Un endroit que l’on peut habiter, explorer, traverser.
Un espace avec ses propres géographies, ses propres lois, ses propres horizons.
Quand je peins, je ne rêve pas.
Je cartographie.
Je trace les contours d’îles flottantes,
de jardins impossibles,
de pays où les oiseaux portent des châteaux sur leur dos
et où les poissons naviguent entre les nuages.
Ce ne sont pas des fantaisies légères.
Ce sont des lieux.
Des endroits qui existent — pas dans le réel,
mais dans quelque chose d’aussi vrai que lui.
Chaque tableau est une carte de ce territoire.
Et comme toute carte, il invite au voyage.
Il dit : venez par ici.
Regardez cet endroit.
Restez un moment.
Ce qui me fascine dans ce territoire du rêve,
c’est qu’il obéit à ses propres règles —
des règles que je découvre en peignant, pas avant.
La gravité y est négociable.
Le temps s’y étire ou s’y contracte selon l’humeur du ciel.
Les créatures y vivent selon une logique qui leur appartient,
et que l’on comprend instinctivement sans jamais pouvoir l’expliquer.
Je me souviens d’une exposition où une petite fille s’était arrêtée devant l’un de mes tableaux.
Elle avait pointé du doigt un détail —
une minuscule créature nichée dans un coin
que presque personne ne remarquait —
et elle avait dit simplement :
« Elle habite là. »
Pas : elle est là.
Pas : je la vois.
Mais : elle habite là.
Ce mot m’a tout dit.
Elle avait compris, d’instinct,
que ce tableau était un lieu de vie.
Pas une image.
Un territoire.
C’est peut-être cela, au fond,
ce que je cherche à construire, toile après toile :
non pas des œuvres à regarder,
mais des endroits où aller.
Des territoires intérieurs
que chacun peut faire siens,
y déposer ses propres rêves,
y trouver ses propres habitants.
Le rêve devient territoire quand il accueille.
Quand il dit à celui qui regarde :
Tu peux entrer.
Tu peux rester.
Il y a de la place pour toi ici.
Françoise Leblond

