Quand le chat quitte la toile

advanced divider
Françoise Leblond aux côtés de da sculpture Aata dans son atelier

 

Quand le chat quitte la toile

 

Pendant longtemps, mes chats ont vécu derrière la toile.
Dans un espace plat, coloré, mais clos.
Ils regardaient le monde sans jamais pouvoir le toucher.

 

Et puis un jour, l’un d’eux a voulu en sortir.

 

Cela faisait des années que je portais ce désir.
J’avais même dessiné le chat que je rêvais de sculpter.
Il attendait, sur le papier, le moment de naître.
Mais la vie passe, les jours s’enchaînent,
et l’on remet à demain ce qui compte le plus.

 

Il a fallu que l’ombre passe tout près
pour que je cesse de remettre à demain.

 

Une année où la vie a tenu à un fil.
Où tout aurait pu s’arrêter.
Et lorsque mes forces sont revenues,
je n’ai pas eu envie de me reposer.
J’ai eu envie de créer.

 

On m’a prêté un grand atelier.
Et là, dans ce silence, j’ai enfin donné corps à mon chat.
J’y ai mis tout ce que je n’avais pas dit.
Ma peur, transformée.
Et surtout, ma rage de vivre.

 

Sculpter, ce n’est pas peindre en relief.
C’est donner un dos que l’on peut contourner.
Un poids que l’on devine dans la main.
Une présence qui occupe la pièce, et non plus le mur.

 

Mon chat peint habitait un monde parallèle.
Mon chat sculpté habite le nôtre.
On peut le frôler, le poser près de soi, le croiser au détour d’un couloir.

 

Et souvent, ceux qui le regardent s’arrêtent.
Ils ne savent pas pourquoi.
Ils restent là, troublés, émus,
incapables de dire ce qu’ils ressentent.

 

Moi, je crois le savoir.
Ce qu’ils perçoivent, sans pouvoir le nommer,
c’est la vie elle-même.
Celle qui a failli partir, et qui a choisi de rester.
Celle que j’ai coulée dans la matière,
un jour où elle m’était plus précieuse que jamais.

 

Le chat a quitté la toile.
Il s’est invité dans la vie.
Parce que la vie, justement,
était ce que j’avais de plus important à dire.

 

Françoise Leblond