Revisiter les maîtres, c’est leur parler
On croit parfois que revisiter un maître, c’est le copier.
Ce n’est pas cela.
C’est s’asseoir un instant à sa table, et engager la conversation.
Quand je place l’un de mes chats dans l’absinthe de Degas,
ou sur la plage de Gauguin,
je ne cherche pas à refaire le tableau.
Je cherche à lui répondre.
À travers le temps, à travers les siècles,
je tends la main à un peintre qui ne me lira jamais —
et pourtant, quelque chose passe.
Il faut une certaine audace pour cela.
Oser toucher à ce qui est sacré.
Oser poser une patte, une moustache, un regard félin
là où régnaient des figures que le monde entier admire.
Mais il faut aussi beaucoup d’humilité.
Car je n’efface pas le maître.
Je m’incline devant lui.
Je garde sa composition, sa lumière, son souffle —
et je n’y ajoute qu’une chose : un sourire.
Le chat fait ce que je n’oserais pas faire seule.
Il rend l’intouchable familier.
Il transforme la grandeur en proximité, sans jamais la rabaisser.
Devant un chef-d’œuvre, on se sent parfois petit.
Devant un chat qui en prend la pose, on se sent invité.
Revisiter, c’est aussi une forme de gratitude.
Une manière de dire à ces peintres :
vous m’avez appris à regarder.
Et voici, à mon tour, ce que j’ai vu.
J’aime imaginer que Degas, ou Gauguin,
s’ils découvraient mes chats installés dans leurs décors,
ne se sentiraient pas trahis.
Qu’ils souriraient, peut-être.
Qu’ils reconnaîtraient, dans cette insolence tendre,
le même amour de la peinture qui les animait.
Car au fond, nous parlons la même langue.
Eux avec leurs figures.
Moi avec mes chats.
Et entre nous, par-dessus le temps,
le dialogue continue.
Françoise Leblond

